Chapitre 1 Une idée formidable

Arthur gare avec soin son nouveau jouet – une Porsche jaune – et va s’asseoir au soleil à une terrasse de coffee shop en plein cœur de San Francisco ; le propriétaire a voulu cet endroit convivial à en juger par les bananiers qui l’entourent et le protègent de la vue des passants ainsi que les tables en bois, chose rare. Il commande son dernier capuccino d’homme libre… mais il ne le sait pas encore.

Il étale ses longues jambes sur un siège disponible, réajuste ses lunettes rouges, passe la main dans ses cheveux bruns bouclés et soupire d’aise.

Il réfléchit à sa vie :  

Il est fiancé à la belle et brillante Mary avec laquelle sans aucun doute il va bientôt se marier même si dans le fond il ne se sent pas tout à fait prêt. Mais on ne laisse pas passer une femme comme elle, juste parce qu’on n’est pas prêt. Bien sur, elle a tendance à prendre les décisions à sa place, ce dont en général il ne se plaint guère ; elle est capable aussi de le laisser choisir, comme lorsqu’ils sont allés acheter ensemble une nouvelle paire de lunettes. Il a craque sur cette monture rouge flamboyante qui n’a déclenché qu’une moue désapprobatrice de la part de Mary mais elle a quand même donné, à regret certes, son accord pour qu’il les achète.

Il adore sa ville, sans conteste une des villes les plus agréables à vivre ; le climat reste clément tout au long de l’année, lui qui déteste le froid. Bien qu’il puisse admirer depuis son appartement le Golden Gate bridge, il ne s’en lasse pas ; il adore aller faire des longues marches ou se balader le dimanche après-midi dans Sausalito et puis il trouve toujours un nouveau restaurant à essayer tant il y a de choix disponibles. Tout cela suffit largement à son bonheur.

Son business commence à bien décoller : il achète aux enchères surtout des lots de matériaux professionnels mais aussi de vêtements, meubles ou autres décorations pour la maison et les revend avec une belle marge à des détaillants. Sa future femme assure toutes les tâches comptables et s’assure de la profitabilité des achats. Elle est encore plus dure que lui en affaires et d’une exigence qui le pousse également à viser toujours plus haut. Son principal atout est son flair imparable sur les lots qui vont se vendre ainsi qu’un large carnet d’adresses pour la revente.

Il a des amis d’enfance fidèles sur lesquels il a toujours pu compter.  Ils semblent s’être un peu éloignés depuis que Mary est entrée dans ma vie, mais peut être est-ce juste normal, se dit-il, on n’est plus des ados, malheureusement. 

Justement il sourit à l’idée en se remémorant leur dernière discussion.  Chris comme d’habitude vêtu d’un jeans et d’un énième tee-shirt de son équipe de baseball préférée : San Francisco Giant ; Arthur se demande pourquoi il n’essaie pas plutôt de trouver une façon de masquer un peu son embonpoint, de se mettre un tant soit peu en valeur. Pas étonnant qu’il n’ait toujours pas de nana. Tout le contraire de Kevin : grand, musclé, et plutôt trop que pas assez de succès avec la gente féminine, ne peut s’empêcher de penser Arthur qui quant à lui a également toujours attiré les filles étant grand, mince et plutôt beau garçon.

  • On a eu une super idée, lui avait dit Chris, sans préambule.
  • Je vous écoute, avait répondu Arthur, sa curiosité éveillée.
  • Kevin et moi avons organisé quatre jours à Las Vegas le weekend prochain et bien sûr tu es de la partie.
  • Super, je vais voir avec Mary si elle veut bien venir avec nous.
  • En fait, avaient commence en chœur Kevin et Chris, c’est un séjour entre mecs qu’on te propose, avait terminé Chris.
  • Je vois… mais je n’ai pas trop envie de partir sans elle.
  • Allez, vous êtes ensemble 24h/24, tu peux bien la lâcher pendant 4 jours, non ? avait dit Chris.
  • Et puis elle est tellement amoureuse qu’elle ne va pas s’enfuir, avait surenchéri Kevin.
  • Avant de te marier, car ne nous voilons pas la face, c’est ce que tu vas faire bientôt, autant en profiter pour que tu te cases sans aucun regret ensuite, avait dit Chris avec un sourire coquin.
  • Exactement, avait ajoute Kevin, et puis fais gaffe à ne pas devenir ennuyeux, on dirait que tu ne sais plus faire la fête.
  • Ok, ok, avait dit en riant Arthur, je vais en parler quand même à Mary, mais c’est ok sur le principe. 
  • Si tu veux, on peut faire un diner tous ensemble ce soir et on t’aide à lui annoncer la nouvelle, propose Chris. Ou bien je peux passer vous voir et on en parle tous les trois.
  • Non, non, pas la peine, t’inquiète, je vais lui en parler, ça ne va pas être bien difficile, essaye-t-il de se convaincre.

Il était dans le fond plutôt heureux d’avoir du temps avec eux et pouvoir retrouver pleinement leur complicité. D’autant plus qu’il ne s’agit que d’un petit weekend qui n’aura aucun impact sur sa vie future, juste une parenthèse, ou du moins est-ce ainsi qu’il l’imagine.

Et puis cette façon dont ses amis le voyait ne lui plaisait guère, il n’avait en effet que 30 ans et donc encore bien le droit de s’amuser et d’en profiter un peu ; il allait leur montrer qu’il était encore capable de faire la fête, casé ou pas.

En arrivant à son appartement, il décide de ne pas attendre plus longtemps et de parler directement à Mary. 

Mary sort de leur chambre en entendant la porte d’entrée et s’approche de lui en souriant.

  • Ton petit café au soleil t’a fait du bien ? lui demande-t-elle.
  • Oui, beaucoup. Au fait, j’ai oublie de te dire un truc : hier, on a décidé d’aller passer le week-end prochain à Vegas entre potes.
  • Super, ça fait des années que je ne suis pas allée à Vegas !
  • On pourra y aller plus tard tous les deux mais là, on a décidé de se faire un voyage entre mecs, pour changer. Tu sais, ils se moquent sans cesse de moi en disant que je suis casé, que je ne fais plus rien, etc. Bref c’est important que l’on puisse se retrouver le temps d’un weekend, non ?

Mary lui tourne le dos et va vers la chambre ou elle était entrain de préparer les vêtements d’Arthur pour la semaine. 

  • Tu es fâchée ?
  • Non, mais je pense que c’est une idée stupide, vous n’avez plus 15 ans !
  • S’il te plait, ne te fâche pas…
  • Et puis, ça veut dire quoi tout ça : si je suis là, vous ne pouvez pas vous amuser ?
  • C’est pas pareil, tu le sais bien. Toi aussi tu fais parfois des soirées avec tes copines, ce n’est pas bien différent.

Mary réfléchit un instant, fait visiblement un effort pour prendre sur elle et retrouver son calme.

  • C’est bon, vas-y. Par contre avant ton départ, je veux absolument que tu finalises le deal avec Carl, tu sais celui que tu remets à plus tard depuis 2 semaines ?
  • Oui, oui, ok, tout ce que tu veux mon amour.

Elle s’approche de lui, son sourire retrouvé et l’embrasse doucement sur les lèvres avant de retourner à ses occupations.

  • Finalement ça ne s’est pas si mal passé, pense-t-il, et j’ai pu lui montrer que ce n’est pas toujours elle qui décide !

Chapitre 2 Las Vegas 

Lorsque le réveil sonne à 9 heures, heure indécente pour Arthur qui s’est couché à 7 heures du matin, il a du mal à rassembler ses esprits. Une chose est claire, il a dû boire plus que nécessaire, ce que le mal de tête qui l’assaille lui rappelle. Il regarde la chambre d’hôtel dans laquelle il se trouve et qui ne lui est pas familière : il aime généralement les hôtels plus luxueux mais par égard pour ses 2 amis moins à l’aise que lui financièrement, il avait décidé de changer ses habitudes. Ne pas être dépendant d’un certain niveau de vie lui allait bien. Mais pour être tout à fait honnête avec lui-même c’était aussi pour ne pas énerver Mary avec des dépenses qu’elle aurait jugé somptuaire dans la mesure où elle n’était pas invitée.

Draps blancs douteux, murs blancs qui auraient bien besoin d’un rafraichissement. Depuis la fenêtre minuscule qui donne sur une arrière-cour, il entend les employés discuter pendant leur pause. Il aperçoit ses affaires qui gisent sur le sol et se souvient peu à peu de la soirée de la veille avec ses amis, sa première soirée à Las Vegas. Déjà une journée d’écoulée… il aimerait bien pouvoir rester plus longtemps, il aime cette ville et cet esprit de fête et de fun quasi constant.  Ici il arrive à oublier les contraintes et les demandes incessantes de Mary, en général sur leur business, et qu’il n’a que très rarement le courage de repousser ; l’idée de débattre avec elle l’épuise souvent avant même d’avoir commencé.

Kevin et Chris doivent encore dormir, pense-t-il. Il essaye de se rendormir en pensant calmer le mal de tête qui l’assaille depuis qu’il a ouvert un œil.

Mais soudain un mouvement dans le lit à côté de lui le fait sursauter.

Une belle femme est allongée à côté de lui, totalement nue. La soirée de la veille lui revient par bribes et en effet il se rappelle avoir rencontrée une française en vacances à Vegas, dans un des bars que les trois compères avaient visités. Il se souvient qu’elle était plutôt drôle même si elle parlait mal anglais.

Il a soudain un moment de panique : a-t-il couché avec cette femme et trompé Mary ? Il essaye de rassembler ses pensées mais il est incapable de se souvenir de grand chose et surtout pas de comment ils ont terminé ensemble dans cette chambre.

  • Je devais être tellement saoul que forcément je n’ai rien dû faire avec cette femme, se dit-il pour calmer son sentiment de culpabilité naissant.

Cependant malgré le mal de tête, il ne peut s’empêcher de regarder le corps presque parfait allongé à côtéde lui :  il admire les rondeurs de ses hanches, la poitrine généreuse, la peau blanche et lisse, les cheveux blonds épars autour de son visage… Il essaye de penser à Mary mais rien n’y fait : il a une envie irrépressible de cette étrangère allongée à ses côtés, une sorte de revanche à prendre sur sa vie rangée qui lui pèse depuis déjà quelques temps même si la raison lui dicte que Mary est sa planche de sécurité, celle qui maintient son business et sa vie en ordre. Mais voilà ce matin, il a envie d’oublier tout ça et de s’offrir un moment à lui, une sorte de rébellion sans risque puisque Mary n’en saura jamais rien. Mais une rébellion nécessaire pour qu’il reparte sur un bon pied et continue sa vie telle qu’elle est. Une parenthèse dans la vie d’Arthur. 

Je ne la connais pas, me rappelle à peine son prénom, ne la reverrai jamais, donc pourquoi pas ? Un peu de fun comme disent Chris et Kevin… Au moins là, ils ne pourront pas prétendre que je ne sais plus profiter de la vie et que je suis devenu casé et ennuyeux… Et ainsi il étouffe sa culpabilité et décide de simplement profiter du moment.

Il s’avance un peu vers elle et commence à la caresser ; Arthur sait qu’il va lui faire l’amour, il a trop envie de ce corps appétissant et offert à son désir.

La femme se retourne vers lui et bouge doucement pour se trouver bientôt tout contre lui. Elle n’ouvre pas les yeux mais le caresse elle aussi d’une main experte.

Chapitre 3 Kim

– Bonjour mon chéri, lui souffle-t-elle dans l’oreille.

– Bonjour toi, répond-il à moitié assoupi après lui avoir fait l’amour.

– C’était extraordinaire, je suis si heureuse d’être avec toi.

Il se demande si elle se rappelle son prénom, considérant le mal qu’il a lui-même à se rappeler du sien ; c’est peut-être pour cela qu’elle utilise « mon chéri » ; cela lui paraît incongru : la seule qui puisse l’appeler mon chéri, c’est Mary ! 

Enfin je comprends, je lui ai fait l’amour comme jamais et donc elle est en train de tomber amoureuse, pense-t-il en bombant inconsciemment le buste.

Mais pour l’heure il a un problème basique à résoudre : comment la faire partir de sa chambre ?  Il est prêt à refermer cette parenthèse, aller se vanter un peu auprès de ses amis (d’ailleurs peut-être devrait-il immortaliser le moment pour eux par une photo, ils seraient bien capables de ne pas le croire, tellement persuadés qu’il est irrémédiablement casé et changé) et continuer ce week-end tel que Mary l’imagine.

  • Tiens au fait mon chéri, tu habites où exactement ?
  • San Francisco.
  • Ça doit être génial d’habiter là-bas, dit-elle songeuse.
  • J’avoue que c’est une ville extraordinaire.
  • Et vous êtes venus en voiture tous les 3 ?
  • Oui, mais on a loué un mini van, pas facile de nous caser tous dans ma Porsche, dit-il en souriant et en pensant à sa voiture, caprice exaucé grâce aux premiers bénéfices de son business.

Kim sourit intérieurement : pour une fois son instinct ne l’a pas trompé, elle est tombée sur l’homme qu’il lui faut. Elle imagine la tête de sa mère quand elle lui racontera, elle qui pense toujours Kim incapable d’assurer son avenir avec l’homme riche qu’elle aimerait pourelle.

On va prendre un petit déjeuner ou tu préfères un autre câlin, dit-elle, l’air mutin, tout en se collant contre lui.

– Pour le moment, j’ai vraiment besoin d’un café, on verra après dit-il, même si la tentation l’a un moment effleuré. Il s’accroche fermement cette fois à son objectif : un petit déjeuner et la quitter.

– Ok, pas de souci, je me prépare et suis à toi dans 5 minutes lui susurre-t-elle à l’oreille.

– Parfait, dit-il, tout en pensant que ce serait encore mieux si elle allait rejoindre ses copines. J’envoie un message à Chris et Kevin pour qu’ils nous rejoignent ajoute-t-il dans l’espoir qu’elle en fasse de même et continue ses vacances sans lui.

Elle s’arrête imperceptiblement, semble prête à dire quelque chose puis se reprend, se tourne vers lui, hoche la tête simplement et lui sourit.

Quelques minutes plus tard, ils se retrouvent sur une terrasse de café au bord de la piscine de l’hôtel ; Kevin et Chris ont un mouvement de surprise en les voyant arriver tous les deux. Ils étaient convaincus qu’Arthur s’était débarrassé d’elle avant d’aller s’écrouler dans sa chambre ; ils se sentent presque coupables vis-à-vis de Mary.

– Bonjour, lance Chris, je ne vous demande pas si vous avez bien dormi…

– Mais tu peux, ce serait gentil, nous avons très bien dormi, n’est-ce pas mon chéri, dit-elle en se tournant vers Arthur qui commence à se dire que la faire partir en douceur va être une véritable mission impossible.

– Bien, dit Chris, un peu étonné, tu m’en vois ravi ; puis se tournant vers ses deux amis : alors on fait quoi aujourd’hui ? Des idées ?

– Je vote pour une journée tranquille au bord de la piscine pour être en pleine forme ce soir, propose Kevin.

– Voilà un plan qui me va comme un gant, approuve Arthur.

– Parfait, repérons un endroit sympa et installons-nous alors, propose Chris

– Et moi ? Ça ne vous intéresse pas ce que j’ai envie de faire ? demande Kim, boudeuse.

– En fait non, ne peut s’empêcher de répliquer Arthur tandis que ses deux amis se retiennent à grand peine de rire.

Kim le regarde avec un regard irrésistible d’enfant blessé qui lui donne mauvaise conscience. Il est tout sauf un méchant garçon et ce n’est pas dans son habitude de faire souffrir les femmes. Quelques larmes coulent sur ses joues parfaitement maquillées.

– Désole, dit-il, confus, que voudrais-tu faire ?

– Je n’ai plus rien à me mettre donc il faut que j’aille faire du shopping, dit-elle entre deux larmes puis laisse un lourd silence s’établir.

– Ok, pas de souci, nous restons ici, lui répond Arthur, pensant qu’ils seront partis quand elle reviendra ; il ne peut s’empêcher de pousser un soupir de soulagement : la solution est trouvée, cet épisode, certes agréable, s’arrêtera là.

Elle ne bouge ni ne dit mot, seules les larmes continuent de couler. 

  • Arthur enfin, prête-lui une de tes cartes bancaires, lui souffle Kevin en ricanant.

Le joli minois de Kim s’éclaire instantanément et ses larmes sèchent mystérieusement sans que son mascara n’ait coulé le moins du monde. 

  • Tu es un amour tu sais, lui lance-t-elle, en s’avançant vers lui pour se blottir dans ses bras, parfaite image de la femme docile et amoureuse.

Se sentant piégé entre son ami et Kim, Arthur ne peut que lui tendre avec réticence sa carte bleue.

– Rejoins-nous quand tu auras terminé, lui dit-il avec un sourire forcé, espérant bien pouvoir récupérer sa carte bleue.

– Ok, à toute à l’heure, sois sage mon ange et sans attendre sa réponse, lui envoie un baiser et disparaît vers la sortie de l’hôtel.

– Mais tu es complètement timbré, tu la connais à peine et tu lui laisses ta carte de crédit, dit Chris incrédule.

– Franchement mon vieux, sur ce coup-là, je suis avec Chris, tu es vraiment inconscient, renchérit Kevin.

– Tu es gonflé Kevin, c’est toi qui as insinué que je devais la lui donner et qui m’a mis dans une situation embarrassante !

– C’est surtout que la petite a très bien joué, dit Chris pour détourner l’orage naissant loin de Kevin. 

Il serait presque content qu’Arthur en vienne à quitter Mary pour Kim même si dans le fond il sait que cela risquerait de ne rien changer pour lui. Il chasse vite cette pensée qui ne pourra que le faire souffrir et lui rappeler son amour caché pour la femme de son meilleur ami. Mary pourtant est loin d’avoir le même côté glamour que Kim, elle est plutôt petite, gagnerait à perdre un peu de poids mais son sourire éclatant, sa classe et ses longs cheveux blonds fascinent Chris.

– Oui, tout à fait, elle m’a piégé. Heureusement cette carte de débit est liée à un compte avec peu de liquide, et puis qui sait, elle est peut-être très raisonnable dans ses achats, dit Arthur.

– Il est évident qu’elle ne s’habille pas chez Hermès, ricane Kevin. Il est ravi de revoir son ami tel qu’il était avant, il imagine les fêtes à venir et les bons moments ; il commence à imaginer qu’être avec Mary et sagement casé n’est peut-être pas une fatalité et que d’une façon ou d’une autre il pourrait retrouver son ami.

Ils rient de bon cœur, puis Arthur décide de passer aux choses sérieuses et d’oublier cet incident désagréable : trouver un serveur et commander leurs premières bières de la journée.

Chapitre 4 Fin de journée à Vegas

En fin d’après midi, Kim rentre et retrouve les trois hommes toujours étalés sur une chaise longue, plusieurs bouteilles de bière et autres vodkas à côté d’eux.

Arthur est heureux d’avoir retrouvé intacte la complicité avec ses amis. Ils ont également réussi à le convaincre de garder Kim le temps de leur séjour pour éviter toute esclandre dans leur hôtel ; ils l’imaginent bien entrain de les suivre et faire un mini scandale dans le café ou restaurant où ils auraient choisi de passer la soirée, ce qui à coup sûr leur gâcherait leurs mini-vacances à Vegas. Ils détestent être le centre d’une attention déplacée et plus encore si cela les faisait passer pour des goujats auprès de la gente féminine présente. Dans tous les cas, ils seront loin dans 3 jours et Mary n’en saura jamais rien mais entre-temps lui, Arthur, aura de beaux souvenirs. L’alcool aidant, Arthur ne voit en effet rien à redire à ce plan sans faille. 

Chris est légèrement mal à l’aise vis-à-vis de Mary et a l’impression de la trahir puis se dit que de toute façon ce n’est pas lui qui dicte le comportement d’Arthur.

Quant à Kevin, il est juste ravi d’avoir réussi à convaincre son ami qui pour une fois ne va pas lui parler non-stop de ses problèmes de couple.

– Bon shopping ma belle ? lui demande Arthur, prêt à passer les 3 jours restants avec elle et surtout à en profiter.

– Oui, je me suis acheté quelques trucs sympas, dit-elle tout en fouillant son sac à la recherche de la carte bleue qu’elle redonne sagement à Arthur.

– Les amoureux sont-ils quand même prêts à faire la fête et la tournée des boites de nuit ? demande Kevin

– Oui bien sûr, répondent Arthur et Kim en chœur sous l’œil amusé des deux autres.

– Déjà comme un vieux couple, ironise Chris alors qu’Arthur le fusille du regard, n’appréciant pas du tout la plaisanterie qui lui fait penser avec un pincement au cœur à Mary : c’est elle et elle seule son amoureuse, quoi qu’il puisse se passer à Vegas !

– Allons nous préparer, dit Kevin pour tenter de faire passer le malaise qui vient de s’installer entre eux.

– Ok, on se retrouve à 8 heures au bar ? demande sèchement Arthur.

– Deal, répondent les deux amis.

Kim a suivi la discussion sans l’interrompre ni même essayer d’y participer ; elle s’est allongée sur la chaise longue libre tout à côté d’Arthur, a posé sa main sur la cuisse d’Arthur qui ne l’a pourtant même pas regardée. Mais Kim a l’habitude de prendre ce qu’elle peut dans la vie. Elle a décidé que cet homme est un bon parti, qu’elle va l’épouser et que très vite il aura les mêmes sentiments qu’elle, juste un décalage passager. Ses copines de banlieue vont être vertes de jalousie quand elle leur dira qu’elle rentre à Paris mariée à un riche Américain. Et pareil pour ses copines de boulot chez Carrefour. D’ailleurs, peut-être ne les reverra-t-elle pas de sitôt puisqu’elle va sûrement s’installer au moins pour quelques temps ici. Arthur la pousse doucement pour la sortir de sa rêverie et retourner à la chambre se préparer ; il a un petit espoir que Kim retourne au moins temporairement dans la sienne bien qu’il n’ait aucune idée de la localisation de son hôtel mais elle le suit docilement et il ne fait aucune tentative pour l’en empêcher.

– Tu as tout ce qu’il te faut pour te préparer ? lui demande-t-il.

– Oui, j’ai acheté en conséquence et j’ai récupéré quelques affaires chez moi avant de te rejoindre ; c’est gentil de t’en préoccuper, lui glisse-t-elle avec un sourire angélique.

– Ok, dit-il distraitement, déjà concentré sur la soirée avec ses amis.

Arrivés à leur chambre, Arthur s’allonge sur le lit et commence à rêvasser pendant que Kim monopolise la salle de bain ; mais au moins il a un petit moment de tranquillité et de solitude bien apprécié.

Kim se prépare soigneusement et espère que son plan va fonctionner : il est osé mais parfois ce qui est osé est ce qui marche le mieux.

Ils sont quand même un peu naïfs de croire que je pars faire du shopping tout l’après midi et reviens juste avec une robe et quelques petits trucs. Elle sourit en se regardant dans le miroir et pousse un soupir de satisfaction en s’admirant.

– Comment me trouves-tu ? demande-t-elle en tournant sur elle-même pour lui faire admirer tous les angles de sa silhouette presque parfaite. Seules ses hanches sont peut-être un peu trop dodues et laissent présager des kilos superflus avec le passage des années, mais pour le moment Arthur n’en a cure.

– Très jolie, répond Arthur qui est quand même un peu surpris de ce changement magistral de registre : une petite robe blanche, presque sage ; ce look quasi virginal contraste violemment avec le registre de la veille au soir, tant qu’il avait pu en juger à son réveil en observant les vestiges des vêtements de la veille éparpillés sur le sol. 

Espérons que le changement de look n’aura pas d’impact, quitte à tromper Mary, j’ai bien l’intention de m’amuser avec cette fille, pense en son for intérieur Arthur.

En la détaillant plus avant, il note les chaussures – noires- les mêmes que la veille, avec des talons impressionnants qui frôlent les 15 cm. Dire que l’ensemble est de mauvais goût est peu dire.

– Oui je sais, dit Kim qui a suivi son regard, pas top les chaussures mais je n’ai rien trouvé qui me plaise et comme j’aime beaucoup la robe…

– Pas de souci, dit Arthur avec désinvolture. Il ne peut s’empêcher de la comparer avec la classe naturelle de Mary. Il enfouit à nouveau son bref flash de culpabilité et marche vers la salle de bain pour se préparer à son tour.

Chapitre 5 Une soirée inoubliable

– Allez, encore une tournée pour nous quatre, demande Chris au barman bien qu’ils soient déjà passablement éméchés.

Ils sont installés à une table en bois à l’extérieur d’un bar qui diffuse une musique techno assourdissante ; ils sont arrivés tôt et ont eu le rare privilège de pouvoir être à cet endroit fort prisé des fumeurs. Beaucoup de personnes sont debout autour d’eux, un verre à la main et bien sûr l’intérieur du bar est bondé lui aussi. La minuscule piste de danse est envahie par une grappe de jeunes femmes toutes plus sexy et dénudées les unes que les autres. 

  • Ça ressemble à un paradis masculin, pense Arthur. 

Evidemment Kim a rejoint les danseuses et fait presque contraste avec sa tenue relativement sobre. Elle se rattrape avec une façon de danser lascive à souhait qui s’intègre bien au paysage.

– Au moins elle n’interfère pas dans nos discussions, dit Kevin qui a suivi le regard d’Arthur.

– C’est vrai, ça pourrait être pire. Mais il y a quand même chez cette femme quelque chose qui me met mal à l’aise, dit Arthur

– Sa bêtise peut-être ? Ricane Kevin

– Mais non imbécile, il pense à Mary, n’est-ce pas ? l’interrompt Chris.

– Oui… mais ça suffit, cette histoire restera à Vegas et c’est tout, dit Arthur en essayant de se convaincre.

– Çac’est sûr, tu peux compter sur nous, le rassure Chris.

Après quelques tournées, Arthur ne pense plus au retour ni à rien qui puisse compromettre sa belle humeur. 

Non loin du bar un bus s’est arrêté ; des couples plus ou moins bien assortis montent sous l’œil amusé des trois hommes. Ils n’entendent pas Kim qui est revenue de la piste de danse.

– Oh mais c’est trop génial ! Ils vont se marier à Vegas, comme dans les films.

– Comme dans les films, répète Kevin amusé.

– On n’a qu’à y aller, propose Chris, ça a l’air marrant.

– Oh oui, dit Kim l’œil brillant, en battant des mains ; elle ne sait comment remercier Chris de cette intervention inespérée.

Arthur est resté silencieux et comme indiffèrent, il a du mal à garder les idées claires et ne se sent pas la force d’aller contre le plan des deux autres et surtout pas de Kim dont l’énergie débordante le fatigue déjà.

Quelques minutes plus tard ils descendent avec les autres du bus et s’avancent vers une chapelle : « The little white chapel ».

Il y a une petite dizaine de couples qui fait la queue pour se marier. Chris et Kevin décident soudain de pousser Kim et Arthur dans la queue et les escortent en rigolant. Kim est ravie, son plan va marcher ! 

Bien sûr Arthur est à moitié conscient mais elle sait qu’il se réjouira une fois les brumes de l’alcool passées. Arthur se demande si tout cela est bien raisonnable mais il n’a plus la force de penser. Kim semble ravie, Chris et Kevin rigolent bêtement, tout le monde est heureux, il décide donc également de participer à l’amusement général. Et puis c’est une farce, ça ne peut être qu’une farce, se rassure-t-il.

Encore trois couples devant eux, observent Kim ; au rythme de 5 minutes par couple, elle sera mariée dans moins d’une demi-heure, jubile-t-elle. Elle espère juste que Chris et Kevin ne vont pas soudain alerter Arthur de la gravité du moment.

Elle ne devrait pas s’en inquiéter car ils sont bien trop saouls pour être pleinement conscients de ce qui va se passer. Et même s’ils l’étaient, leur jalousie, exacerbée par l’alcool, face à la vie parfaite d’Arthur à qui tout semble sourire, pour qui tout est facile, pourrait l’emporter.

Pendant ce temps, Arthur sombre de plus en plus dans la léthargie, anesthésié par l’alcool. Il a une soudaine envie de s’allonger et est fort tenté de tourner les talons et rentrer à l’hôtel ; un sixième sens lui fait dire qu’il y a danger, mais lequel ? Tout cela semble bien innocent, tout le monde a l’air ravi, la belle Kim le regarde amoureusement, la vie est belle… alors pourquoi ce sentiment vague et diffus qui le rend mal à l’aise ? L’alcool, pense-t-il, dans un court moment de lucidité.

Devant son air malgré tout sombre, Chris lui lance :

– T’inquiète, c’est juste pour rire, ça ne compte pas !

Kim le regarde sans rien dire : elle a déjà monté un dossier en ligne et réglé les frais, d’ailleurs avec la carte d’Arthur : 75$. Un contrat prêt à être signé les attend qui les engage comme tout autre mariage classique. Elle aurait bien aimé avoir aussi des alliances à échanger mais cela lui paraissait trop compliqué à organiser et elle ne voulait surtout pas que la suspicion des trois compères mettent son plan à mal.

Lorsque leur tour arrive, le prêtre leur demande leurs noms et prénoms ainsi que ceux des deux témoins ; par acquis de conscience il s’informe également de la possession ou non d’une alliance, ce qui fait beaucoup rire Chris et Kevin sous l’œil impassible du curé. Ils ne sont pas les premiers à se marier sur un coup de tête, pense-t-il en haussant les épaules. 

– Je vous prononce mari et femme, leur dit-il tout en les poussant légèrement pour aller signer le contrat de mariage.

Kim saute au cou d’Arthur tandis que les deux amis se regardent embarrassés. Un bref moment de sobriété soudain les réveille : n’ont-ils pas un peu poussé loin la plaisanterie ? Et si ce mariage était plus réel qu’ils ne le pensent ?

Chris n’y tenant plus, prend le curé en aparté :

– Dites moi, c’est pour rire tout ça, n’est-ce pas ? Ils ne sont pas vraiment mariés, hein ?

– Bien sur que si ; ce n’est pas pour rire, dit-il en haussant les épaules un brin exaspéré.  

Il se dit qu’Arthur ne sera pas le premier à réaliser sa bourde en se réveillant sobre le lendemain matin.

Et son enfer ne fait que commencer.

Chapitre 6 Retour aux sources

Arthur est heureux de se réveiller dans son lit, à côté de Mary, dans son bel appartement de San Francisco. Il regarde avec satisfaction la chambre lumineuse meublée en inspiration nordique ; il aime particulièrement aller prendre cinq minutes au calme sur le petit balcon de leur chambre qui donne sur le jardin de la résidence. Ce retour à la normale depuis un mois lui a fait du bien et lui a fait presque fait oublier ce mariage accidentel. Il a parfois encore une angoisse sourde quand il pense à ce qui aurait pu se passer si Mary l’avait appris mais il se raisonne en se disant que si Mary est à ses côtés, les problèmes vont se régler : il en a toujours été ainsi depuis qu’ils sont ensemble. 

A Las Vegas, il a quitté Kim rapidement car il n’avait pas vraiment envie de débattre de l’authenticité ou pas de leur certificat de mariage mais elle a quand même réussi à prendre son numéro de téléphone portable, au cas où, avait-elle dit. La meilleure solution, et celle qu’il pratique le plus volontiers, lui a semblé être : ne rien faire pour le moment. Il ne veut pas de ce mariage, préfère l’oublier et espère que Kim va graduellement en venir à la même conclusion et l’appeler pour annuler rapidement ce contrat stupide. 

En attendant, il lui semble normal de reprendre sa vie avec sa petite amie plutôt qu’avec sa nouvelle femme officielle. Pour lui, il ne fait aucun doute : Mary est sa femme, pas Kim.

Oui, pense-t-il en sifflotant et en préparant le petit déjeuner de Mary, c’est sûrement ainsi que toute cette histoire stupide va se terminer ; comment pourrait-elle de toute façon vouloir être mariée à un homme qu’elle ne connait pas et qui ne parle même pas sa langue maternelle ? Elle m’a semblé avoir les pieds sur terre, se rassure-t-il. Un doute l’effleure malgré tout qu’il chasse aussi vite.

  • Bonjour mon chéri, lui lance Mary en rentrant dans la cuisine, déjà habillée et « prête à conquérir le monde » comme elle aime à dire. Son tailleur-pantalon bleu foncé assorti d’un chemisier bleu clair lui donne un air sévère. Sa petite taille et ses quelques kilos en trop sont ainsi mis en évidence mais cela lui est bien égal. Elle sait que sa classe naturelle et son joli visage font vite oublier le reste pour quiconque la côtoie.
  • Bonjour mon amour, je t’ai préparé un café. Souhaites-tu un œuf ou une tartine beurrée ?
  • Pourquoi pas les deux ? rétorque-t-elle avec un charmant sourire tout en s’approchant d’Arthur. Tu m’as manqué pendant ton long séjour à Vegas, lui murmure-t-elle a l’oreille.
  • Je sais mon amour, soupire-t-il. En effet, elle lui rappelle régulièrement son escapade. Je te rappelle que tu étais d’accord avec cette idée, ajoute-t-il quand même.
  • Oui je sais mon chéri, ce n’est pas un reproche, je t’assure. J’espère juste que dans le futur…
  • Mon amour, je ne partirai plus sans toi, tu peux en être sûre.

Elle s’approche et se laisse enlacer et embrasser par Arthur. Elle est satisfaite, il lui a redit une fois de plus ce qu’elle avait envie d’entendre. Elle est maintenant persuadée qu’il ne recommencera plus ; sans doute avait-il besoin d’un peu de liberté et de se prouver qu’il pouvait prendre une décision sans elle. Il ne se rend même pas compte que c’est moi qui l’ai laissé faire, pense-t-elle.

Ils savourent ensemble leur petit-déjeuner, paisiblement installés sur leur terrasse au soleil ; tout est calme autour d’eux ; ils peuvent entrevoir un grand jardin et au loin seulement se dessinent les immeubles de la ville. Arthur ne peut s’empêcher de penser qu’il a de la chance. Avoir Mary à ses côtés lui semble formidable même si son côté dominateur l’agace parfois. Il reconnait aussi que sans elle, jamais il n’aurait connu un tel succès dans les affaires. Plus probablement il se serait satisfait de deux ou trois lots promptement revendus avec une belle marge et en aurait profité pour faire une pause jusqu’à ce que le besoin d’argent le pousse à reprendre ses activités.

Mary le sort de sa rêverie :

  • Arthur mon chéri, tu vas prendre ta douche ? Tu dois être à 9 heures 30 à cette enchère, tu te rappelles ?

Oui, bien sûr, dit-il, alors que bien entendu il avait tout à fait oublié, il se demande même si ce n’est pas elle qui a organisé son planning car il n’en a aucun souvenir ; elle lui sourit et lui indique d’un petit geste la direction de la salle de bains.

Chapitre 7 La douche

Alors qu’il est encore sous la douche, son téléphone portable se met à sonner. Mary y jette un œil et voit un nom inconnu apparaitre sur l’écran. Elle pense qu’il s’agit peut-être d’un de ses contacts professionnels et décide de répondre.

  • Bonjour mon chat, c’est moi, clame Kim à l’autre bout du fil.
  • C’est une erreur, il n’y a pas de chat ici, l’interrompt Mary rudement.
  • Ce n’est pas le numéro d’Arthur ?
  • Si. Qui êtes-vous ?
  • Je suis sa femme et vous ? lance Kim. Le ton de sa voix est plein d’arrogance.

Soudain, Mary a du mal à respirer mais elle décide de clarifier cette situation qui ne peut être qu’un malentendu ou une blague. Oui, une blague, elle aurait dû y penser plus tôt connaissant les amis d’Arthur.

  • Je suis Mary, sa fiancée, et si c’est encore une blague de Kevin, vous pouvez lui dire que ce n’est pas drôle.
  • Ce n’est pas une blague, répond froidement Kim, nous nous sommes mariés à Vegas avec justement Kevin et Chris.
  • Mais qu’est-ce que vous racontez ? parvient à articuler Mary alors que l’air semble ne plus réussir à atteindre ses poumons.
  • Coup de foudre, que voulez-vous, ça arrive !

Mary a les mains moites malgré la fraicheur matinale et des gouttes de transpiration apparaissent sur son front parfaitement maquillé.

  • Bon, vous pouvez me passer mon mari maintenant, insiste Kim, j’ai une nouvelle à partager avec lui, il va être trop heureux.

Mary raccroche et lance le téléphone au loin sur le tapis du salon. Elle ignore les sonneries insistantes, se prend la tête entre les mains et pleure doucement. Comment a-t-il pu lui faire ça ? Et se comporter comme si de rien n’était depuis presque un mois ? A-t-il eu des contacts avec cette femme depuis son retour ? Un pourquoi insistant revient en boucle dans sa tête. Elle a soudain envie de vomir, elle essaye de se lever pour prendre un verre d’eau mais ses jambes refusent de la porter et elle retombe, pour une fois sans élégance, sur sa chaise.

Après quelques minutes de profond abattement, elle décide de se reprendre : elle arrive toujours à trouver une solution même aux problèmes les plus compliqués ; si Arthur voulait la quitter il l’aurait fait ; ce grand nigaud s’est fait avoir comme tant d’autres avant lui et ça ne veut donc rien dire. Ça ne compromet en rien leur futur ensemble, il faudra juste payer un peu cette Kim et elle disparaitra. 

Le téléphone a cessé de sonner mais elle entend le bip annonciateur d’un message. Elle ne se donne même pas la peine d’aller le lire, persuadée que ladite Kim demande à Arthur de la rappeler toutes affaires cessantes. Et d’ailleurs d’où vient-elle cette femme ? Elle n’est clairement pas américaine. Peut-être un traquenard pour avoir une « green card ».  Possible, se dit-elle.

Elle entend Arthur siffloter en s’approchant du salon ; il a revêtu comme à son habitude un jeans et un tee-shirt, son uniforme préféré. Elle l’attend sur le canapé, pas très loin du téléphone portable, les bras croisés, l’air sévère malgré ses yeux rougis.

  • Au fait Mary, tu as trouvé des acheteurs pour ce lot de lampes chinoises que j’ai pris avant Vegas ? Peut-être pas ma meilleure idée, en tout cas, je n’ai pas trouvé d’acheteur parmi mes clients habituels.

Devant le silence de Mary, Arthur la regarde d’un air interrogateur. Il se demande ce qu’il a encore pu faire pour lui déplaire. Puis il voit son téléphone portable sur le tapis. Un mauvais pressentiment l’envahit : serait-ce Kim ? Il attrape le téléphone et pendant qu’il lit avec stupeur le message qu’elle lui a laissé, Mary enfin lui parle.

  • Comment as-tu pu être assez stupide pour épouser cette inconnue ? Mary fait de son mieux pour rester calme mais son ton ne laisse rien ignorer de la colère qui boue en elle. 
  • Franchement Arthur, si tu as envie d’une aventure, vas-y. Mais te marier ? Tu te rends compte des conséquences ?
  • C’est un cauchemar.
  • Oui, tu peux le dire en effet.

Arthur s’est assis à même le sol, il est perdu et terrifié et laisse échapper deux petites larmes. Mary ne l’a jamais vu aussi désemparé. Elle attend.

  • C’est stupide, je sais, je croyais que c’était une parodie de mariage, sans conséquence, qu’elle allait aussi se rendre compte que ça ne pouvait mener à rien, que c’était drôle sur le coup, surtout après plusieurs verres, mais ça ? Non, jamais je n’ai pensé que ça puisse aller aussi loin.
  • Aussi loin ? reprend Mary alors qu’il s’interrompt à nouveau ; elle le regarde inquiète et l’encourage d’un geste à continuer.
  • Maintenant c’est sérieux, ce n’est plus seulement elle et moi.
  • Pardon ?
  • Tu as bien lu son message, non ? Mais qu’est ce qu’on va faire ?

Mary prend le téléphone des mains d’Arthur et découvre avec stupeur son contenu.

Chapitre 8 Mary

  • Enceinte ? Mais tu te moques de moi ? Tu n’as même pas eu l’intelligence de prendre tes précautions ? Mais tu es encore plus idiot que ce que je pensais !

Elle n’arrive plus à contrôler la colère qui la submerge.

  • Je suis désolé, vraiment, plaide-t-il.
  • Si tu savais ce que je m’en moque.
  • Je comprends, mais il faut que tu me pardonnes, il faut que tu m’aides, je ne sais pas quoi faire.

Mary le regarde avec une haine à peine contenue.

  • On va rendre les choses très faciles pour toi : tu prends tes affaires et tu quittes l’appartement, voilà ce que tu vas faire, je ne veux plus te voir ! hurle Mary.
  • Mais mon trésor, mon amour, tu ne peux pas faire ça !
  • Ah oui ? Et pour quelle raison exactement ?
  • Mais parce que je t’aime.

Mary laisse échapper un ricanement.

  • Et aussi parce que nous avons un business ensemble, nous sommes partenaires, nous devons surmonter ce problème ensemble et reprendre le cours de notre vie, comme avant. Arthur se laisse presque convaincre par son argumentaire : tout lui semble possible, Mary va effacer ce problème, trouver la solution, c’est sûr.
  • Dans tes rêves Arthur, tu prends la porte et c’est tout !
  • Ok, tu as besoin d’un peu d’espace et de temps pour digérer tout cela, je comprends, je pars et reviens ce soir et on en parlera tranquillement.
  • Tu n’as pas bien compris Arthur. Tu prends ce qui t’appartient et tu pars, pour toujours, suis-je claire ?
  • Ne t’énerve pas, plaide-t-il en s’approchant d’elle.

Elle recule et le regarde avec défi.

  • Et au fait, tu mettras tes affaires dans le vieux camion. C’est le seul qui n’appartient pas à ma société.
  • Pardon ?
  • Tu as bien entendu. Ta belle Porsche, cet appart, tout cela est financé par ma société.
  • Tu veux dire notre société, je te rappelle que je suis aussi actionnaire, que j’ai apporté des fonds.
  • Parce que tu as lu les papiers que je t’ai faits signer peut-être ? lui demande-t-elle avec ironie.
  • Non, mais je te fais confiance, je sais que tu as fait les choses comme il faut.
  • Oui comme toi, ricane-t-elle, comme toi en qui je peux avoir toute confiance.
  • Mais enfin c’est une erreur, j’avais trop bu, Kevin m’a poussé dans ses bras, je ne me suis pas rendu compte.
  • Kevin, toujours Kevin, bien entendu… Eh bien tu pourras aller vivre chez Kevin et pleurer sur son épaule ce soir.
  • Quand pourra-t-on parler calmement ? Mary, nous avons un business ensemble je te rappelle.

Elle le regarde, les bras croisés, avec un air de défi. Si elle trouvait la légèreté d’Arthur amusante et rafraichissante et avait pour habitude de tout lui pardonner, cette fois-ci, il avait dépassé les bornes et sa bêtise ne le rendait plus sympathique du tout. Mary ne supporte pas l’idée des regards sur elle : « Tu as vu, son fiancé en a épousé une autre qu’il a en plus mise enceinte, et malgré tout elle lui a pardonné et est toujours à ses côtés, la pauvre… moi qui la croyais si forte… elle aurait vraiment dû le mettre à la porte ce bon à rien ». 

Non, ce n’est pas elle. Jamais, elle ne pourrait vivre avec cette image d’elle-même. Sans parler des commentaires de ses parents si elle ne prenait pas une décision radicale. Ils lui ont toujours plus ou moins reproché d’être avec Arthur qu’ils ne jugeaient pas à la hauteur. Maintenant elle partage leur opinion et a décidé d’en finir.

  • Mais tu es stupide ou quoi ? La seule actionnaire de la boite, c’est moi. Tu as juste un contrat de consultant que je m’apprête à résilier avec effet immédiat. Tu n’as plus rien Arthur… Ah si, j’oubliais tu as une femme et qui plus est, enceinte. Félicitations, ajoute-t-elle, sarcastique.
  • Tu n’as pas pu faire ça quand même ?

Arthur est stupéfait, mais devant l’air de Mary, il est vite convaincu qu’elle ne bluffe pas ; elle joue cartes sur table et en l’occurrence, elle a toutes les cartes en main.

Arthur réfléchit quelques minutes tandis que Mary le regarde, les bras croisés, en se demandant ce qu’il va faire même si elle ne lui laisse pas beaucoup d’options. Elle ne ressent aucune culpabilité, juste du mépris et de la colère.

Il se leve sans rien dire, se dirige vers la chambre tête baissée, les épaules affaissées. Lentement il remplit un sac de vêtements et quelques autres objets. Une fois terminé, il revient vers le salon et, avec un air de chien battu, lui pose l’ultime question :

  • Tu es sûre ? On peut essayer, dit-il sans conviction, tant la position de Mary lui semble fermement établie.
  • Dégage, est la seule réponse à laquelle il a droit.

Chapitre 9 Kevin

Arthur ferme tout doucement la porte de l’appartement et se dirige vers l’ascenseur, tout le malheur du monde sur ses épaules.

Les évènements des dernières heures se bousculent dans sa tête. Comment toute cette histoire stupide a-t-elle pu tourner aussi mal si vite ? Je pensais que tout cela serait vite oublié et un problème facilement réglé avec peut-être un peu d’argent. Mais avoir un enfant avec une presque inconnue, se lamente Arthur.

Suivant son habitude, il décide de suivre le conseil de Mary et de débarquer chez Kevin qui acceptera surement de l’héberger au moins pendant quelques jours. Inutile de lui téléphoner avant :  à cette heure, il sera chez lui. Arthur sait que Kevin travaille souvent en horaires décalés avec l’Asie et donc commence rarement son travail avant 11heures du matin.

Arrive à la porte de Kevin, Arthur se sent rasséréné : son ami, comme toujours, l’aidera à trouver une solution pour se réconcilier avec Mary et régler le problème Kim.

Oui c’est sûr, il aura des idées et des conseils à me donner. Et en attendant on va être entre mecs, comme au bon vieux temps se dit Arthur, un petit sourire aux lèvres.

Il sonne et attend quelques minutes avant de voir son ami lui ouvrir la porte en caleçon et tee-shirt, cheveux ébouriffés, l’air encore endormi.

  • Eh, que fais-tu là ? On avait rendez-vous ? dit Kevin, en se grattant la tête.
  • Non, pas vraiment. Je peux rentrer ? J’ai à te parler.
  • Oui, oui mais je ne suis pas tout seul, on peut se voir plus tard ?
  • En fait non. Mary m’a mis à la porte, j’ai besoin de passer quelques jours chez toi pour réfléchir à quoi faire.
  • Non ? Tu rigoles ? Mais pourquoi ? dit-il, toujours sans laisser passer Arthur plus avant dans l’appartement.
  • Tu me fais un café et je te raconte ? 
  • OK, rentre.

Une fois installés à la table de la cuisine, Arthur raconte tout à Kevin dans le moindre détail.

  • C’est fou cette histoire ! tente d’interrompre Kevin, mais qu’est-ce que je peux faire pour toi exactement ? Tu sais bien que moi et Mary… Chris serait sans doute plus apte que moi à intercéder en ta faveur.
  • Oui, tu as peut-être raison. Je vais lui en parler. Mais je n’ai pas fini de te raconter.
  • Je comprends. Mais on peut faire ça plus tard. Je suis avec Cecilia, ma nouvelle copine. Je ne vous en ai pas encore parlé. Pour une fois, elle me plait vraiment.
  • Tu dis toujours ça, ricane Artur, puis après 3 mois tu te lasses et tu changes.
  • Pas toujours, répond-il avec un air de tristesse soudaine, mais en tout cas, si tu as raison, j’ai encore plus besoin d’en profiter maintenant.
  • Ok, ok. Mais donc je peux utiliser ton canapé pour quelques jours ?
  • Ça va être compliqué, elle est venue passer la semaine chez moi, elle est de LA. Donc si tu pouvais trouver une autre solution pour le moment, ça serait mieux.
  • Je vois… dit Arthur, tout déconfit. Ce n’est pas du tout la façon dont il s’était imaginé que son ami réagirait. Il est déçu mais à la fois compréhensif : après tout quand il était avec Mary, surtout au début, il n’aurait pas vu d’un très bon œil l’intrusion de Kevin sur leur canapé… Ce qui lui rappelle d’ailleurs que celui-ci lui avait fait une demande similaire après une rupture avec celle qu’il considérait comme la femme de sa vie. Il était resté plus d’un an avec elle, fait suffisamment rare chez lui pour être remarquable, avant de se faire larguer du jour au lendemain sans raison. Cette rupture l’avait laissé déprimé pendant des mois.
  • Ecoute, la semaine prochaine, je serai plus disponible, promis, dit Kevin avec un large sourire tout en se levant et en se dirigeant vers la porte d’entrée.
  • Oui, bien sûr, murmure Arthur.

Il est toujours assis à la table de la cuisine, sa tasse de café entre les mains, l’air triste et désemparé, complètement ignorant des signaux très clairs de Kevin.

  • Bonjour, tu es sans doute Arthur, dit une belle jeune femme à peine habillée d’un t-shirt, tendant une petite main frêle.
  • Oui, dit Arthur soudain sorti de ses pensées. Ravi de faire ta connaissance.
  • Oh non, c’est moi, dit-elle. Puis elle se retourne et marche vers Kevin qui ne la quitte pas des yeux. Elle se pend à son cou et l’embrasse longuement sans plus d’égards pour la présence d’Arthur.
  • Bon, je vous laisse, ne bougez pas, je trouverai tout seul la porte d’entrée, dit Arthur avec un sourire forcé tout en tapant sur l’épaule de son ami en passant à ses côtés.

Chapitre10 : Les parents

Une fois sorti de chez son ami, Arthur se demande quoi faire. Situation inhabituelle pour lui car pendant toutes ces dernières années, cette question ne s’était jamais posée. Mary était là, il suivait ses directives, se reposait sur elle.

Tout naturellement, il pense à ses parents, qu’il ne voit plus très souvent mais qui, eux, sans aucun doute, seront là pour lui. Peut-être pas très glorieux mais au point où j’en suis, il me reste cette alternative, maugrée-t-il pour lui-même.

Il décide de marcher : la maison de ses parents est peut-être à cinq kilomètres d’ici. Il fait beau mais surtout il a grand besoin de se changer les idées, de réfléchir aux options pour la suite et rien ne l’aide plus dans ces cas-là que d’être un peu actif.

Cette fois pourtant, la marche ne lui est pas d’un grand secours. Il n’arrive qu’à repasser en boucle la virée à Vegas, ce mariage qu’il espérait n’être qu’une farce et surtout la réaction de Mary. Il n’arrive pas à croire qu’il l’a vraiment perdue, qu’elle ne sera plus là pour lui. Certes il a conscience de s’être beaucoup reposé sur elle, mais pourquoi pas ? Elle n’avait pas l’air de s’en plaindre. Elle aime prendre les choses en main et contrôler. Il aime se laisser guider par les autres, ne pas trop réfléchir, profiter de la vie sans s’embarrasser d’autres considérations.

Il passe devant la maison des voisins, toujours les mêmes depuis trente ans que ses parents habitent là. Il s’apprête à leur faire un rapide coucou, mais étonnamment ils n’ont pas l’air d’être là. Il arrive enfin devant le numéro 10, la maison de ses parents, sonne un coup bref et ouvre la porte d’entrée qu’il sait n’être jamais fermée.

  • Bonjour, c’est Arthur, crie-t-il tout en poussant la porte.

Sa mère sort de la cuisine, les mains enfarinées, lunettes sur le bout du nez, tablier de cuisine tout taché par ce qui ressemble à de l’œuf.

  • Bonjour, mais quelle surprise ! Que fais-tu là ? dit-elle sans pour autant s’avancer vers lui. 
  • Tu ne viens pas m’embrasser ?
  • Si, bien sûr… dit-elle en s’approchant de lui alors qu’il défait ses chaussures pour enfiler une des paires de chaussons laissées à disposition de tout potentiel visiteur.
  • Papa n’est pas là ?
  • Il doit lire dans la chambre j’imagine, appelle-le ou va le voir pendant que je finis ma tarte, si tu veux bien.

Arthur grimpe les escaliers, rentre dans la chambre de ses parents et trouve son père installé à son secrétaire entrain de trier des papiers.

  • Bonjour papa, lance Arthur le plus joyeusement possible.

Son père lève la tête, repousse ses lunettes sur le bout de son nez et observe son fils pendant quelques secondes qui remplissent Arthur d’inquiétude.

  • Bonjour mon fils, dit-il finalement. Quel bon vent te pousse à rendre enfin visite à tes parents ? 
  • Rien de particulier, j’avais juste envie de vous voir. 

Son père se met à rire, rire qu’Arthur a du mal à décoder, comme souvent avec son père.

  • Oui c’est ça, prends-moi pour un con, ajoute-t-il. Allez, on descend dans la cuisine prendre un café avec ta mère et tu me raconteras ce qui se passe, d’accord ?
  •  OK, réponds Arthur d’une toute petite voix.

Ils descendent en silence les marches, s’approchent de la cuisine où sa mère est encore affairée à terminer sa tarte au milieu d’un capharnaüm de cuillères, bols, plats et verres doseurs.

  • Comme tu vois, les choses ne changent pas ici, quand ta mère cuisine c’est un champ de bataille, dit-il, tout en s’approchant de sa femme pour lui déposer un léger baiser à la base du cou. Leur complicité a toujours étonné Arthur qui se demandait encore quel en était le secret. Arriver à la même chose avec Mary avait toujours été son objectif ultime. Comme tout cela lui paraissait ridicule maintenant, lui qui n’avait même pas été capable de résister à une petite tentation une fois loin d’elle.
  • Bon, tu viens nous annoncer ton mariage avec Mary, dit sa mère sans se retourner, toujours concentrée sur sa tâche. Ce n’est pas grave, on va s’y faire, ce n’est pas la belle-fille dont j’aurais rêvé mais j’avoue que c’est sûrement la femme qu’il te faut.
  • Oui, je suis d’accord. On va se concentrer sur les petits enfants à la place… Tiens, dis-moi, elle n’est pas enceinte au moins ? Enfin ce n’est pas grave, on peut faire les choses dans le désordre, ajoute son père.
  • Non, elle n’est pas enceinte, dit-il, tout en essayant de trouver le courage d’expliquer les évènements récents à ses parents.

Quelques minutes plus tard, il a résumé la situation. Sa mère en est restée bouche bée et a laissé momentanément sa pâte à tarte de côté. Son père a sa tête des mauvais jours, le regard froid, bras croisés sur la poitrine.

  • Voilà, vous savez tout, conclut Arthur. Donc je me demandais si je pouvais revenir habiter avec vous au moins temporairement, le temps que je me remette sur pied, que je réussisse à convaincre Mary, enfin le temps que…
  • Mais tu rêves mon garçon, tu crois que Mary reviendra ? N’importe quoi, lui assène son père, elle a tout prévu pour un cas pareil, elle t’a sorti du business et toi, imbécile heureux, tu n’as rien vu…
  • Ça c’est vrai, ajoute sa mère, je t’ai toujours trouvé un peu crédule et naïf avec elle… mais enfin là, après ce que tu lui as fait, je ne peux que prendre sa défense. Ton comportement a été vraiment stupide, tu as touché le fond cette fois mon pauvre Arthur.
  • Je sais, maman, je sais. C’est pour ça que j’ai besoin de vous, de votre aide.
  • Ecoute moi bien mon fils : il n’est pas question que tu restes chez nous, il est grand temps que tu t’assumes, tu es passé de chez nous à chez Mary avec toujours quelqu’un pour décider et assumer à ta place, c’est fini tout ça. Et puis ta mère et moi avons bien mérité d’être un peu seuls et de profiter l’un de l’autre.
  • Mais… mais, vous ne pouvez pas me faire ça, je suis votre fils quand même !
  • Il est grand temps de t’en rendre compte. Pendant toutes ces années où tu nous as ignoré… Je suis content que tu te souviennes maintenant que tu as encore des parents, mais un peu tard.
  • Eh oui, Arthur, ta sœur et sa famille sont venus nous voir régulièrement et tu n’as jamais fait l’effort d’être là. Si Mary ne voulait pas nous voir, tu aurais pu au moins lui faire comprendre que tu te devais de venir, même seul, nous rendre visite. Mais non, aucun signe de vie de ta part, aucune tentative pour se joindre à ta famille de temps en temps.
  • On va peut-être avoir une nouvelle chance maintenant que je vais être papa, tente-t-il, Kim est très différente de Mary
  • Ah non, mon fils, hors de question que je reçoive cette intrigante qui t’a piégé. Au moins Mary avait fait ça avec du style et te faisait quelque part du bien en te canalisant, mais cette française qui se fait épouser par un inconnu et lui fait un enfant dans le dos.
  • Oui, c’est n’importe quoi ! Enfin Arthur, être parent ne se décide pas entre deux tournées de bières à Vegas, ajoute sa mère. Je ne veux pas entendre parler de cette femme, elle ne mettra pas les pieds chez moi.
  • Allez mon fils, dit son père en le prenant par l’épaule et en le poussant vers la porte de la maison, va régler le bordel que tu as mis dans ta vie, rends-nous fiers pour une fois…

Chapitre11 Kim

Une fois sorti de chez ses parents, il apparait comme une évidence à Arthur que la seule qui ne va pas le rejeter est Kim, sa femme après tout, la mère de son enfant à venir. Peut-être a-t-il été aveugle jusqu’à présent et qu’il s’est trompé sur qui sont les personnes qui lui veulent vraiment du bien. Kim est tombée amoureuse de lui pour ce qu’il était, sans beaucoup le connaitre, mais avec son intuition, son cœur. Mais pourquoi donc ne l’a-t-il pas vu plus tôt ?

Fort de ses nouvelles convictions, il attrape son téléphone portable et appelle Kim. 

  • Bonjour, je ne te dérange pas ? demande-t-il prudemment.
  • Bonjour mon amour, non pas du tout, je suis en pause, répond Kim.
  • En pause ? Mais en pause de quoi ?
  • Je suis à San Francisco. J’ai pris un job de serveuse en attendant que nous puissions enfin vivre ensemble avec le bébé. 

Arthur se tait, touché par la confiance qu’elle lui porte, par sa certitude que la situation va se résoudre et qu’ils seront ensemble pour de vrai cette fois-ci.

  • Tu es toujours là ? demande-t-elle inquiète.
  • Oui, je suis toujours là, et je suis heureux d’entendre que tu es à San Francisco car je pensais que tu allais bientôt rentrer en France.
  • Sans toi ? Jamais ! dit-elle.
  • Eh bien, nous allons enfin pouvoir discuter de notre avenir. Je suis libre comme l’air : plus de fiancée, plus de job, plus de toit, tout est une page blanche, annonce-t-il avec légèreté.
  • Je ne comprends pas très bien, il te reste au moins ta Porsche quand même ?
  • Non, elle appartenait à la boite créée avec Mary et celle-ci a tout verrouillé pour que plus rien ne m’appartienne. Enfin presque plus rien. J’ai encore un appart à San Francisco mais il est en location depuis plusieurs années puisque j’habitais chez Mary.
  • Tu m’as fait peur, j’ai cru un instant que tu n’avais vraiment plus rien.
  • Ne t’inquiète pas, en plus je vais me refaire, trouver un job ou reprendre un business.
  • Oui, oui, dit-elle peu convaincue.
  • Je vais vendre mon appartement et on en trouvera un ensemble pour que tu t’y sentes vraiment bien.
  • C’est une bonne idée, mais tu sais, je me sentirais vraiment bien en France, auprès de ma famille, surtout à l’approche du bébé, répond-elle doucement.
  • Pourquoi pas ? Après tout je n’ai rien à perdre et plus d’attache à San Francisco. Je peux tout aussi bien recommencer ailleurs, dans ton pays, pense-t-il tout haut.
  • Ce serait génial ! D’ailleurs je pourrais même rentrer un peu en avance, et si tu peux vendre rapidement l’appartement et me transférer les fonds, j’aurais sans doute la possibilité de trouver quelque chose. On gagnera du temps comme ça.
  • Bien sûr. Je peux faire un prêt relais à la banque en attendant la vente. Ça ne devrait pas être trop long car le quartier est plutôt bien coté. Laisse-moi m’occuper de tout ça, dit-il ravi d’avoir en plus eu la chance d’être à nouveau avec une femme qui prenne les choses en main.
  • Parfait mon chéri ! On se retrouve chez moi ce soir ? Je loue un petit studio à côté du restaurant où je travaille.
  • J’ai hâte, lui répond-il, tout heureux à l’idée d’une nouvelle vie, de la résolution inattendue de ses problèmes.

Comme il lui reste encore quelques heures avant que Kim ne termine son travail, il en profite pour passer voir son banquier et arranger un prêt. Puis il va voir quelques agences pour mettre son appartement en vente et enfin informe les locataires de sa décision.

A sa grande surprise, ils lui annoncent qu’ils aimeraient bien l’acheter. 

Tout se déroule tellement facilement qu’Arthur a du mal à y croire. Le prêt, l’acheteur trouvé, Kim et sa nouvelle vie en France. Si la journée a mal commencé, elle semble se terminer comme dans un rêve.

D’un pas beaucoup plus léger, il se dirige vers le studio de Kim, ravi à l’idée de lui annoncer que tout se déroule comme prévu et qu’elle va pouvoir partir dès qu’elle le souhaite, quitter ce travail fatigant pour une femme enceinte et chercher le nid de leur future vie de couple à Paris.

Et effectivement l’accueil de Kim est plus que chaleureux, elle le regarde avec admiration et tendresse, choses dont il a manqué toutes ces années sans même s’en rendre compte, pense-t-il. Il est déterminé à faire en sorte que cette relation qui a commencé sur un malentendu se poursuive sur des bases solides, il est surtout très heureux à l’idée de devenir père, lui qui pourtant y avait pensé comme une possibilité encore lointaine.

Chapitre 12   Chris

Chris savoure un thé vert Sencha sur la terrasse avec Mary à ses cotés. C’est bien la dernière chose qu’il aurait cru possible il y a encore quelques mois. Il se sent un peu coupable de n’avoir pas arrêté Arthur dans ses aventures avec Kim avant que cela prenne une tournure définitive mais d’un autre côté, Arthur a fait ses choix en adulte et en adulte il en subit les conséquences.

  • Alors, demande Mary, qu’en penses-tu ?
  • C’est une proposition tentante et mon job actuel ne me fascine pas au point de ne pas considérer ton offre mais….
  • Mais quoi ?
  • J’ai un peu l’impression de faire office de remplaçant, après le départ forcé d’Arthur.
  • Arrête ! Tu sais bien que c’est plus que ça. J’ai appris à mieux te connaitre depuis quelques temps et franchement nous avons bien plus de points communs que je n’en avais avec Arthur.
  • Oui, je sais, j’ai juste un fond de culpabilité à prendre sa place.
  • Tu ne prends pas sa place, il est parti, il a fait un choix et ce choix nous permet d’envisager d’être heureux… ensemble.

Elle se leve, s’approche de lui et l’embrasse légèrement sur les lèvres. C’est bien plus qu’il n’en faut pour lui faire oublier ses scrupules et profiter de l’instant présent, quand son téléphone se met à sonner : Arthur. Il fait la moue, Mary lui fait signe de ne pas prendre l’appel mais il n’est pas lâche au point de ne pas répondre à son ami d’enfance qu’il sait en situation périlleuse.

  • Bonjour Arthur, comment vas-tu ? dit-il après avoir décroché.
  • Bonjour Chris, ça ne va pas très fort, comme tu peux imaginer, répond Arthur.
  • Qu’as-tu décidé de faire ?
  • Je crois que c’est mort avec Mary donc il faut que je me prenne en main et refasse ma vie, elle est vraiment incroyable après tout ce que nous avons vécu ensemble, elle aurait pu passer l’éponge quand même…
  • Tu es sérieux, Arthur ?
  • Oui, bien sur, ce n’était finalement qu’une farce, pas grand-chose vraiment.
  • Mais enfin tu as non seulement trompé Mary mais en plus tu as épousé cette femme et lui as fait un enfant, tu te rends compte ?
  • Oui, enfin, je ne l’ai pas fait exprès.
  • Peut être mais il n’en reste pas moins les conséquences à gérer, pourquoi voudrais-tu que Mary prenne ça en plus sur ses épaules ? demande Chris.
  • En plus ? Tu veux dire quoi ? Je ne pense pas avoir été un fardeau pour elle, c’était juste un petit truc pas cool à gérer, essaye de contrer Arthur.
  • Mais enfin, elle a toujours tout géré pour toi, tu ne t’occupais de rien, elle faisait en sorte que la seule chose qui t’incombe soit de faire ton boulot de trading. Pour le reste elle s’occupait de tout, absolument tout. Elle a le droit d’en avoir marre aussi, ne penses-tu pas ? demande Chris.
  • Je ne vois pas les choses comme ça, tu me fais passer pour un mec soumis et dépendant, ce n’est pas moi ça.

Chris ne répond rien et laisse Arthur réfléchir à ces dernières paroles.

  • Oui, tu as peut-être un peu raison, j’avoue. En tout cas, là j’aurais vraiment besoin d’elle et elle me laisse tout seul. Heureusement que Kim a décidé de prendre les choses en main et de nous acheter une maison à Paris.
  • Quoi ? Avec quel argent ? demande Chris.
  • Le mien bien sûr. Même si tu me vois comme un assisté, j’assume mes responsabilités de père. J’ai vendu mon appartement pour qu’elle puisse acheter quelque chose pour nous ; nous réglerons les histoires financières plus tard, une fois le bébé né.
  • Et tu lui as envoyé l’argent comme ça ? demande Chris
  • Bien sur, c’est la mère de mon enfant, je lui fais confiance.
  • Tu es incroyable, tu n’as donc rien appris avec la façon dont tu as perdu ta part dans la société juste par excès de confiance ou fainéantise.
  • Fainéantise, mais pourquoi ?
  • Tu n’avais pas envie de te plonger dans les papiers, contrats et autres. Alors tu as délégué à Mary qui a eu quand même un doute et a préféré tout mettre à son nom pour se protéger. Il semble que son instinct ait été juste.
  • Donc tu la défends ? Elle m’a tout pris, me tourne le dos et tu la défends encore, s’emporte Arthur.
  • Arthur, tu es mon ami, mais ton comportement est loin d’être au-dessus de tout reproche. Tes actes ont des conséquences et c’est ce que tu as à gérer maintenant, conclut Chris.
  • Ecoute, je crois que j’ai surestimé notre amitié, c’était une erreur de t’appeler. Je voulais juste te dire au revoir avant de quitter les USA, dit Arthur avant de raccrocher sans laisser à Chris le loisir de lui répondre.

Chris est abasourdi par la naïveté, voire la bêtise de son ami qui se refuse à voir la réalité en face.

  • Tu vois, je t’avais dit de ne pas lui parler. Ça ne sert à rien. Il n’est pas prêt à être objectif sur ses actes et leurs conséquences, lui dit doucement Mary.
  • Tu as raison, c’est incroyable. J’ai l’impression d’avoir eu pour ami quelqu’un que je ne connais pas vraiment. 
  • Je sais. J’ai eu le même sentiment. De m’être trompée, de ne rien avoir vu. Mais j’ai décidé d’arrêter de m’en vouloir. Après tout, c’est lui qui a déconné, pas moi.
  • Tu as raison. Le mieux est de continuer à avancer sans trop se poser de questions sur ce qui lui est passé par la tete. Il n’y a plus grand-chose à faire, ou tout au moins plus grand-chose que je sois prêt à faire pour lui, dit Chris en prenant doucement la main de Mary dans la sienne.

Chapitre 13   Le départ

Deux mois plus tard, Arthur est prêt à partir : finalement tout se fait très facilement puisqu’il ne voit pas vraiment de raison de perdre du temps avec ceux qu’ils considéraient comme ses amis et qui lui ont tourné le dos lorsqu’il en avait besoin. 

Kevin a bien essayé de se rattraper en lui proposant de l’héberger après le départ de sa nouvelle chérie mais il n’avait su parler que de son nouvel amour et avait fait preuve d’une capacité d’écoute encore plus pauvre que d’habitude. Arthur avait pourtant tellement besoin de se confier, de partager ses doutes et de valider ses nouveaux projets de vie avec quelqu’un de confiance.

Après son dernier coup de fil avec Chris, il avait compris que celui-ci ne prendrait plus sa défense. Il s’était rapproché de Mary pour la soutenir dans cette passe difficile qui était sans aucun doute une occasion unique de la conquérir. Certes une conquête dans un moment de faiblesse mais une conquête quand même. Leur amitié ne pouvait pas survivre aux derniers évènements et Arthur en était pleinement conscient.

Ses parents ne s’étaient même pas fendus d’un coup de fil pour savoir comment les choses se passaient pour leur fils après sa visite. Après avoir terminé la vente de son appartement et envoyé l’argent à Kim, il ne lui restait donc plus grand-chose à faire aux US. 

La dernière fois qu’il avait eu Kim au téléphone, la conversation avait été rapide, elle avait trouvé un appartement à Paris avec les fonds qu’il avait envoyés et même un travail à temps partiel lui assurant une couverture médicale convenable avant la venue du bébé. Arthur avait été impressionné que tout ait pu se régler aussi vite et simplement.

Arthur arrive en avance à l’aéroport, passe les contrôles sécurité et se retrouve dans la salle d’embarquement avec presque deux heures à tuer. Il s’installe au comptoir dans un bar pour prendre un café et un repas léger, espérant bien passer tout son temps de vol à dormir pour être en pleine forme à son arrivée à Paris : prêt pour sa nouvelle vie.

Sans qu’il y prête vraiment attention, un homme d’un certain âge, bien habillé, l’air aimable, s’est installé à côté de lui.

  • Bonjour, vous prenez quel vol ? demande-t-il tout sourire.
  • Je vais à Paris répond Arthur, heureux d’avoir quelqu’un avec qui parler et tuer le temps.
  • Première fois ?
  • Oui, je vais retrouver la future mère de mon enfant.
  • Une française ? demande-t-il impressionné.
  • Oui, nous nous sommes mariés à Vegas il y a presque 2 mois.

Le monsieur ne peut s’empêcher de montrer sa surprise puis part d’un rire franc.

  • Que trouvez-vous de drôle à ce que je viens de dire ? demande Arthur, légèrement agacé.
  • Rien, je ne savais pas que ça existait ailleurs que dans les films les mariages à Vegas !
  • C’est une industrie florissante, nous étions loin d’être les seuls à nous marier ce jour-là, se justifie Arthur.
  • C’est sûr que c’est une idée originale et que peut être mon ex-femme aurait aimée. Sans doute aurait-elle trouvé que pour une fois je faisais preuve d’originalité, dit-il soudainement pensif.
  • Je suis désolé… pour votre ex-femme.
  • Merci c’est gentil mais c’est cicatrisé depuis le temps… ou du moins c’est ce que j’aime me dire.
  • Kim et moi sommes mariés depuis si peu de temps, c’est presque difficile à croire, dit-il pour changer de sujet et ne pas sombrer dans la mélancolie de son partenaire de bar.
  • Vraiment ? Où vous êtes-vous rencontrés ?
  • A Vegas.
  • Mais je comprends mieux, vous vous êtes retrouvés sur le lieu de vos premiers baisers pour vous marier. Je sens bien le romantisme français à l’œuvre ici.
  • Oui, enfin, pas exactement, ça a été plutôt un coup de foudre si vous voyez ce que je veux dire.
  • Je ne suis pas sûr, non ? dit-il encourageant Arthur à en dire plus avec un sourire bienveillant.
  • En fait nous nous sommes rencontrés et mariés la même semaine… voire le même week-end, dit Arthur rapidement, comme pour passer à autre chose tant il imagine sans peine que son histoire peut paraitre folle à quelqu’un d’extérieur.
  • C’est d’un grand romantisme aussi, peut-être un peu imprudent mais finalement même quand on croit bien connaitre sa future épouse, on peut se tromper lourdement.
  • Je suis bien d’accord, et puis elle est tombée enceinte très rapidement donc finalement tout se passe plutôt bien, en accéléré certes mais pourquoi attendre ? conclut Arthur.
  • Elle est enceinte ? Mais pourquoi donc la faites-vous voyager en France ? Il faudrait qu’elle se repose.
  • Elle n’est pas en voyage, nous nous installons ensemble à Paris. J’ai vendu mon appartement, quitté mon job, enfin…
  • Enfin quoi ?
  • Lorsque j’ai rencontré Kim, j’étais avec quelqu’un d’autre et nous avions un business ensemble qu’elle gérait pour nous. Lorsqu’elle a appris mon mariage et le bébé, moi j’ai appris que tout le business était à son nom, donc j’ai tout perdu.
  • Mais c’est une histoire horrible ! compatit son compagnon.
  • Oui, et c’est un peu pour ça que je suis heureux de laisser tout ça derrière moi et repartir pour une nouvelle vie.
  • Je peux comprendre. Juste une petite question, vous êtes-vous assuré que le contrat de mariage est…
  • Je lui fais totalement confiance, le coupe Arthur.
  • Bien sûr. 

Ils continuent silencieusement à boire leur café, plongés dans leurs pensées tandis que son compagnon de bar se dit que certaines personnes aiment à répéter les mêmes erreurs ad vitam aeternam.

Chapitre 14   La France

Arthur est réveillé par l’annonce de l’atterrissage à Paris Charles de Gaulle ; il regarde par le hublot et est un peu déçu de voir un nuage gris surplombant la ville : de la brume, pense-t-il, avec un optimisme forcé.

Après deux heures passées entre la douane et l’attente des bagages, Arthur, passablement énervé et fatigué par le voyage et le décalage horaire, réussit finalement à trouver un taxi qui l’emmène à Paris en direction de l’appartement de Kim.  Il regarde par la fenêtre et est impressionné par l’architecture Haussmannienne mais de plus en plus mal à l’aise avec cette grisaille et cette pluie fine qui tombe sans interruption : la luminosité de San Francisco lui manque déjà. 

 La grisaille fait écho à son inquiétude qu’il essaye au maximum d’enfouir et d’oublier. Bientôt il sera dans le petit appartement choisi par sa femme avec la perspective d’un enfant à venir, un nouveau pays à découvrir, une langue à apprendre… Avec tous ces changements, il est finalement bien normal d’avoir un peu d’anxiété, se dit Arthur. 

Arrivé à l’adresse indiquée par Kim, il descend du taxi et se dirige vers le système de sécurité et appelle Kim. Elle lui ouvre la porte presque immédiatement et il prend l’ascenseur pour rejoindre le 4ème étage.

Elle est à la porte de leur appartement, les bras croisés sur son début de ventre de femme enceinte, des bruits de vaisselle viennent de l’intérieur de l’appartement, ce qui laisse Arthur perplexe. Elle ne lui sourit qu’à peine, tourne la tête lorsqu’il essaye de l’embrasser.

  • Bonjour mon amour, tente-t-il dans un français approximatif.
  • Bonjour, tu as fait bon voyage ? répond-elle, glaciale.
  • Oui, mais on peut continuer à l’intérieur, je suis épuisé mais aussi impatient de visiter notre nid, répond-il un peu impatienté.
  • Justement il y a un problème…
  • Lequel ?
  • D’abord ce n’est pas notreappartement, mais le mienet celui du bébé. J’ai fait venir ma mère pour m’aider pendant ma grossesse et elle est d’accord avec moi : pour éviter tout stress qui ne serait pas bon pour notre bébé, trouve d’abord un emploi puis tu viendras habiter avec nous. Une situation financière stable est importante pour moi.
  • C’est une blague ? dit-il complétement interloqué.
  • Non, pas du tout, je ne blague pas avec la santé du bébé.
  • OK, mais au moins pour cette nuit… plaide-t-il.
  • Non, si tu restes une nuit, ça va rendre les choses compliquées, je suis sûre que tu comprends, dit-elle un peu adoucie.
  • Oui, enfin, non, je viens quand même de tout plaquer pour être avec toi… et tu es ma femme quand même !
  • Et la mère de ton enfant. C’est exact. Et mon devoir est de protéger ce petit être au mieux !

Dégouté mais n’ayant pas envie de se battre plus avant, comme à son habitude, Arthur tourne le dos à Kim, reprend sa valise et descend lentement les escaliers.

  • Tiens-moi au courant mon chéri, à bientôt, lui dit-elle tout en rentrant chez elle.

Arthur se demande bien ce qu’il va faire. Il sait qu’il a besoin d’aller prendre un verre quelque part, réfléchir, décider.

Il atterrit, sur la recommandation du chauffeur de taxi, dans un bar fréquenté par des touristes et des expatriés américains. Il s’installe à une table un peu à l’écart et commande une bière, puis un whisky coca, puis un deuxième, jusqu’à ce que la douleur et l’anxiété s’atténuent un peu. Il regarde sa situation avec désespoir mais objectivité : c’est finalement presque pire que quand il était aux US. Au moins il comprenait les gens autour de lui.

Sans faire de bruit, un homme s’avance vers lui, le regarde, lui demande s’il peut s’asseoir et lui tenir compagnie. Il apprend que Brad est un compatriote qui vit depuis quelques années en France et qui est propriétaire de plusieurs bars pour expatriés dans la capitale.

  • Comment arrive-t-on à s’en sortir dans cette ville ? demande Arthur.
  • Ce n’est pas simple, mais on s’entre-aide, lui répond Brad gentiment.
  • Oui, sans doute mais moi je ne connais personne.
  • Ce n’est pas vrai, maintenant tu me connais, moi, dit Brad avec un sourire.

Arthur lui est reconnaissant de sa gentillesse, mais sait bien que ça n’ira guère plus loin qu’un verre partagé et peut-être quelques conseils d’hôtels à prix abordables. Une fois de plus, son intuition lui joue des tours.

  • Et si tu veux, je peux te proposer un job dans un de mes bars, travail de nuit, besoin de parler anglais bien sûr, tu apprendras le reste sur le tas. J’ai un de mes employés qui repart aux US dans 2 mois, il pourra te former dans l’intervalle. Salaire minimum mais tu as les pourboires si tu te débrouilles bien.

Arthur en reste le souffle coupé et pense à une blague avant de réaliser que son interlocuteur le regarde avec tout ce qu’il y a de sérieux et attend sa réponse avec bienveillance.

  • Merci, tu me sauves la vie, répond finalement Arthur, les larmes au bord des yeux. Après toutes ses récentes déconvenues, il a du mal à croire qu’un inconnu puisse lui vouloir du bien alors que ses amis et ses parents lui ont tourné le dos.
  • La vie, je ne sais pas, mais tes premiers mois en France, sûrement, dit Brad avec un large sourire.

La nouvelle vie d’Arthur à Paris sera donc celle de barman.

Chapitre 15 La Porsche

Une belle fin de soirée de décembre se profile, pense Arthur. Cela fait maintenant plusieurs semaines qu’il a pris son nouveau job, qu’il a intégré avec aisance, comme s’il avait toujours exercé ce métier. Il a bien entendu immédiatement contacté Kim pour lui annoncer la bonne nouvelle et lui demander de rentrer chez eux. Mais Kim lui a refusé cette permission, sous prétexte que ses mois de grossesse la fatiguaient trop et qu’elle avait besoin d’être au calme avec sa mère. « Après la naissance du bébé nous en reparlerons. », avait-elle conclu. Mais la perspective d’avoir un barman comme mari n’avait pas semblé être à son goût.

Arthur avait conclu qu’il ferait mieux de prendre un petit appartement rapidement plutôt que de se ruiner en hôtels miteux dans le vain espoir de pouvoir rejoindre le domicile conjugal. Il habitait un petit studio au 6ème étage d’un immeuble sans ascenseur en plein 19ème arrondissement. Ce n’était certes pas glorieux, mais la gloire était bien la dernière chose à laquelle il pensait ces derniers temps. Survivre, faire tout ce qu’il pouvait pour voir son enfant une fois né. Oublier ses amis et ses parents et sa vie d’avant étaient ses préoccupations du moment. Personne n’avait essayé de prendre de ses nouvelles, ce qui le faisait douter de l’amour filial, tout autant que de l’amitié.

L’arrivée de Brad le tire de ses réflexions et comme toujours il est ravi de voir son premier et seul ami à Paris.

  • Bonjour Brad, je te sers un expresso ? demande Arthur, tout en commençant à le préparer.
  • Eh oui, je suis un homme d’habitude, que veux-tu ? Alors, tu te fais à ton nouveau job ? 
  • Oui, je pense que maintenant je maitrise à peu près tout type de commande, ma seule vraie difficulté est le français.
  • Franchement, tu te débrouilles vraiment bien après si peu de temps !
  • C’est que je suis motivé, ça sera plus facile pour Kim si on peut parler français tous les deux, elle n’est pas très à l’aise en anglais.
  • Oui, je vois… mais…
  • Mais quoi ? reprend Arthur
  • Tu crois vraiment que ça a une chance de marcher entre toi et Kim après le bébé, dis-moi ?
  • Pourquoi pas ? Elle a besoin de calme maintenant, je comprends. Il parait que les femmes enceintes ont les hormones dans tous les sens : ça doit être l’explication.

Un silence s’installe entre eux. Brad hésite à lui donner son point de vue de peur de le démoraliser complètement mais d’un autre côté il lui semble de son devoir d’ami de lui ouvrir les yeux.

  • Ecoute, Arthur, il faut que tu arrêtes de croire que tout va s’arranger. Cette femme n’a aucune intention de t’avoir dans sa vie. Elle a profité de toi et de ton argent. Elle va continuer à le faire une fois que le bébé sera là. La seule chose sur laquelle tu doives te battre : essayer d’avoir la garde un week-end sur deux dès que possible.

Arthur le regarde abasourdi, les larmes au bord des yeux.

  • Oui, je sais. Tu as raison, mais c’est juste trop dur pour le moment de penser que j’ai tout quitté pour elle. Et que rien n’est réel. J’avais une vie heureuse avant de la rencontrer. Pas parfaite, certes, mais plutôt heureuse. Un job que j’aimais bien, une femme qui s’occupait de tout. Et maintenant…

Il essuie le comptoir avec application, perdu dans ses pensées pendant que Brad boit son expresso en silence, quand un client entre dans le bar. A son allure, Arthur en déduit qu’il n’est pas américain. Cette fois, son intuition ne l’a pas trompé.

  • Un café et rapidement s’il vous plait, je n’ai que 5 minutes, et dans la foulée, apportez-moi l’addition, débite le client à une rapidité peu habituelle, même pour un parisien.

Arthur le regarde complétement éberlué. Son niveau de français avait progressé dans les dernières semaines, mais il vient subitement à en douter, n’ayant guère capté que le mot café.

  • Je suis désolé monsieur mais je n’ai pas bien compris, pouvez-vous répéter plus lentement ? demande Arthur aussi poliment que possible.
  • Si tu n’es pas foutu de parler notre langue, retourne dans ton pays, abruti… Je viens de t’apprendre une rime ! dit le client en ricanant. A-me-ne moi café et A-di-ti-on. Ça va comme ça ? dit-il, toujours aussi méprisant.
  • Oui monsieur, désolé et merci pour votre compréhension, dit Arthur tout en se maudissant intérieurement d’être aussi lâche face à ce goujat. Mais il avait besoin de ce job et ne pouvait pas se permettre une réponse cinglante aux conséquences inconnues.

L’inconnu boit son café rapidement, laisse l’argent sur le comptoir puis part avec hâte sans mot dire. Il revient quelques minutes plus tard en maugréant : il a oublié ses clés de voiture sur le comptoir.

Arthur débarrasse le comptoir et encaisse l’addition quand soudain un bruit de moteur familier lui fait tourner la tête vers la rue. Une Porsche jaune rutilante passe devant ses yeux embués de larmes.

Aussi disponible en version kindle sur Amazon

Rejoindre la conversation

1 commentaire

  1. J’aime me promener sur votre blog. un bel univers agréable. Blog intéressant et bien construit. Vous pouvez visiter mon blog récent. A bientôt.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :